Written by Nicolas Becquet

Presse: top 10 des tendances à ne pas suivre

Presse: top 10 des tendances à ne pas by Nicolas Becquet

C’est décidé, désormais j’applique les remèdes miracles censés sauver la presse en ligne. Puisque Buzzfeed et Melty sont officiellement devenus des « sites d’info », et donc des exemples à suivre, je m’incline et je pars à la chasse aux clics à m’en faire péter le serveur!

Du Flac au Mp3, la genèse d’une conversion

tamtam-1

Soyons tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment le choix, c’est ça ou je perds mes piges pour Mediatype.be. La semaine dernière, alors que je codais un algorithme destiné à faire tourner une app d’investigation journalistique pour Google Glass, j’ai craqué le mot de passe du TamTam d’un des actionnaires de ce blog et voici ce que j’ai découvert:

Chers associés,

Finies les discussions stériles sur l’évolution du journalisme, les réflexions sur le métier et tout ce bullshit qui rapporte des clopinettes…

Je veux une réforme éditoriale digne de cette putain de révolution digitale. Désormais, il faut que ça buzze, qu’on amuse la galerie et qu’on voie grand, qu’on pense la vie en K(s)! On investit 10K € dans une app et on lance l’opération « Objectif clic »: une moyenne, par article, de 40K Facebook, 10K Twitter et d’au moins trois +1 sur G+!

Tous ceux qui refusent cette évolution naturelle de l’info, hé bien… qu’ils dégagent!

B.L

Google Glasses.

Du buzz? Heu…? Attends…? Mais oui, des chats! Je chope mon caméscope pour tourner en urgence une séquence lol avec mon chat, mais je déchante aussitôt! Merde, je n’ai pas de chat! Qu’à cela ne tienne, je chausse mes Google Glass dotées de ma nouvelle application « Investigative Journalism » et j’entre dans la Mecque des Gifs de Cats Cool, Tumblr. Ouf!

Deuxième étape sur la route du clic, choisir les bons ingrédients dans le grand livre des recettes du « journaliste community copywriter 2.lol »: Algorithme, top, flop, carte, long read, liste, code, star, …porn, diapo, vidéo, gif, buzz, geek, prospective, curation, tech, lol, dataviz, wtf… Allez, j’me décide, ce s’ra « un top 10 futuro-prédictif, sauce Gifs Lol De Cats en format long read ».

Big up à Buzzsumo pour tous ces bons conseils, vivement le manuel pour école de journalisme!

LES TENDANCES A NE PAS SUIVRE ?

La presse fait le grand saut

http://boringplace.com/

10 – Tout miser sur la vidéo

9 – Les algos détecteurs de tendance

8 – Faire de la presse US, le modèle indépassable

7 – Déléguer l’innovation, les projets web…

6 – Déménager une énième fois la rédaction

5 – Rechercher le format unique et parfait

4 – Fermer les yeux sur le malaise des journalistes

3 – Voir le journalisme comme un problème de coût

2 – Ne pas vouloir se vivre comme une marque

1 – Laisser la place vacante

Tu le commences ton super top antitendance ?!

Oui, oui, ça vient! Juste le temps de saisir mes Google Glass: « Ok Glace – lance l’app ‘Boule de cristal’, hashtag Presse, hashtag Top ».

Google Glasses

Et hop, ça tague à la hache dans ma cornée! L’algorithme cherche, trie, recoupe, pondère et m’affiche sur l’écran, point par point, le résultat: un tour d’horizon des solutions qu’on nous vend pour sauver la presse. Des solutions qui donnent surtout envie de changer de métier ou qui, du moins, rongent l’enthousiasme et les fondements du métier de journaliste. Avec, en prime, un magnifique décalage avec les pratiques et les réalités quotidiennes des rédactions.

Mais au fond, pourquoi vouloir changer un modèle qui fonctionne? Les sites d’infos séduisent des millions d’internautes et les audiences en ligne sont même en progression, portées par une consommation qui explose sur mobile.

Suggestion Twitter
Suggestions Twitter pour le terme Media

L’immédiateté est une demande forte, tout comme le buzz d’ailleurs. Quel intérêt auraient donc les « grands médias » à réformer leur fonctionnement et à investir? Après tout, ce sont toujours eux qui dictent le rythme de l’actu et les sujets qui comptent. Et puis, ils ont déjà investi, puisqu’ils ont des « apps » et des sites « responsives ». Bref, la transition numérique, c’est déjà du passé.

Pourtant, il y a bien un paramètre propice au tourment et à la mauvaise conscience: l’absence de modèle économique pérenne. Ces colosses aux pieds d’argile ne peuvent pas l’ignorer car cette réalité leur rappelle que leur mutation n’est pas achevée et qu’il va peut-être même falloir investir dans la qualité éditoriale des contenus, que la désaffection pour la presse n’est pas uniquement due à un changement des modes de consommation, mais également à une défiance envers les médias.

La transition numérique serait donc incomplète!

Alléluia, nous pouvons donc encore choisir ce que l’on veut en faire. Nous ne sommes pas obligés de céder aux facilités du mainstream, de la tendance, de la demande et du diktat algorithmique. Profitons-en pour se poser les bonnes questions et agir maintenant: qu’est-ce que l’on veut faire du journalisme en ligne, quelle empreinte veut-on laisser, bref comment allons-nous accompagner activement la mutation. C’est notre identité de journaliste qui est en jeu et on ne la revendique pas haut et fort, nous serons avalés tout cru… Et attention, il ne s’agit pas d’une question d’ego, mais d’un enjeu démocratique.

Mais trêve d’éditorialisation excessive, passons à l’avènement de la vérité vraie. Attention, ça fait mal aux yeux. Voici tout ce qu’il ne faut pas faire, selon ma boule de cristal Google ©.

10 - Tout miser sur la vidéo ...sans en avoir les moyens

« Il nous faut un studio, il nous faut de la vidéo, il nous faut une chaîne! » Voilà, en résumé, la logique de nombreux titres de presse écrite aujourd’hui. Le problème, c’est que les moyens ne suivent pas. On est donc très loin des grands journaux américains qui ambitionnent de devenir de vrais concurrents des chaines traditionnelles, avec la qualité des contenus en ligne mire.

Car s’il y a bien un domaine où le « cheap » ne pardonne pas, c’est bien la vidéo. Il suffit de faire un tour sur les sites de PQR pour savoir lesquels ont investi et formé leurs journalistes, ou pas. Comment peut-on mobiliser autant d’effectifs pour réaliser un « beau » journal (mise en page, relecture, icono, titraille…) et oser mettre en ligne des vidéos d’une qualité affligeante? Mais voilà, « il faut » diffuser des vidéos sur les sites.

L’agrégation de contenus est devenue un sport très répandu et à ce jeu video.lefigaro.tv est plutôt performant. Cette page diffuse tout ce qui passe: du buzz à l’interview politique, en passant par les « programmes maison », complétés par un confortable zapping TV. Et le mélange des genres est à la hauteur du mélange des sources: BFM, iTélé, LCI, France TV, People… Le seul point commun, le pré-roll à volonté. Le comble revient aux chroniques « face cam » de certains journalistes vedettes qui ont bien du mal à réciter leur texte

Agrégation de contenus sans vision éditoriale, journalisme mobile sans formation ni accompagnement, la vidéo doit surtout son aura aux annonceurs prêts à payer cher pour coller leur nom sur les contenus des marques-médias. Même si, même si… une vidéo publicitaire sur deux serait ignorée par l’internaute.

 En résumé:

La vidéo est un bel exemple de la maladie du web: c’est moins cher et c’est plus simple qu’avant, alors allons-y, même si la qualité n’est pas au rendez-vous! A-t-on oublié que s’il y a des pros de l’audiovisuel, c’est qu’il y a de bonnes raisons?

Vertical videos syndrome

9 - Tout miser sur les algorithmes détecteurs de tendances ... et sur la techno

C’est LA tendance des tendances, ces algorithmes censés sauver la presse en ligne en lui permettant de faire corps avec la demande. Voir venir l’actu de loin et répondre à l’attente des internautes, ce sont les deux nouveaux piliers de l’info en ligne, tout de même complétés par un soupçon de filtration humaine, car c’est bien aussi, les vrais gens qui ont un cœur et de l’empathie.

J’ai eu l’occasion de longuement développer mon propos à ce sujet, à l’invitation d’Eric Scherer, dans cet article publié sur meta-media.fr: L’ADN journalistique, cet étrange algorithme rebelle.

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Divertissement et buzz
Du contenu divertissant avant tout.

Buzzsumo

Une ligne éditoriale n’est pas la somme des affinités et des exigences individuelles des internautes et c’est en cela que le travail journalistique se distingue le plus de la logique algorithmique. Connaître finement son audience et son comportement est une nécessité pour améliorer l’expérience de lecture, mais ce n’est sûrement pas un motif suffisant pour adapter en permanence ses choix rédactionnels. Si le succès du site américain Buzzfeed a légitimement de quoi interpeller les patrons de presse, l’infotainment (information + divertissement) ne répond pas aux mêmes exigences que l’information journalistique.

À South by Southwest Interactive 2014 (un festival dédié aux médias interactifs qui a lieu chaque année à Austin, aux Etats-Unis), Alice Antheaume rapporte une discussion entre David Carr, journaliste médias au New York Times et Eli Pariser, président d’Upworthy qui précise le fonctionnement de l’algorithme qui régit le site qu’il a lancé en mars 2012: « C’est une ligne éditoriale, intégrée à une équation mathématique. Un algorithme est un bout de code qui nous dit ce que l’audience veut voir, et tente de trouver les éléments qui vont maintenir les lecteurs sur un site, les encourager à cliquer sur des contenus et des publicités […] ces petits bouts de code sont bien plus puissants que les plus puissants des directeurs des rédactions».

La techno, c’est beau

Au-delà des algorithmes, le salut de la presse semble dépendre des nouvelles technologies. C’est en tout cas ce que laisse penser la démonstration d’Amy Webb, consultante média, qui présentait lors de l’Online News Association conference, les 10 tendances technologiques incontournables pour les journalistes.

La plupart de ces outils nous vendent un journaliste bionique assisté par ordinateur pour qui le « journalisme de contexte » rime avec Google Glass et Google Now.

 En résumé:

Non, le prophétisme technologique n’est pas LA solution à la crise de la presse. Ce dont souffrent avant tout les rédactions, c’est du manque de moyens, du manque de considération et surtout du manque d’ambition éditoriale pour les contenus numériques.

8 - Faire de la presse US, le modèle absolu et indépassable.

flatter

http://imagemethis.tumblr.com/

Citer à longueur d’articles les grands titres américains est une démarche intellectuellement saine qui permet d’ouvrir des perspectives et découvrir des initiatives ambitieuses et souvent iconoclastes. Pourtant, le marché de la presse et la culture de l’information US n’ont rien à voir avec les réalités européennes. La différence notable? La prise de risque et l’état d’esprit: « on n’a pas le choix, pour survivre on doit avancer, innover et surtout ne pas se crisper sur le passé ». Et même avec une telle philosophie, les réalités sont contrastées comme le confirme Jean-Paul Marthoz, spécialiste des médias américains, conseiller au Comité de protection des journalistes à New York et professeur à l’École de journalisme de Louvain (UCL, Belgique).

La nature et la structure de l’audience US diffèrent largement de celles connues en Europe. Même sur le vieux continent, les spécificités sont grandes entre les pays, comme entre l’Allemagne et la France. Prudence donc lorsque l’on veut absolument marcher dans les pas de nos confrères américains. Le terroir à son importance, et constitue d’ailleurs un merveilleux terreau de re-développement pour la presse régionale et locale.

Sur le même sujet :

7- Déléguer l'innovation, les projets web ...et se faire une religion du datajournalisme

Lol

Les médias « traditionnels » ont la fâcheuse tendance à confier leurs « gros coups » à des agences web, souvent à grands frais, pour rester dans le coup. Les formats webdocumentaires sont des cas d’école. Puis est apparue la folie des applis, des sites « responsive » et mobile… Place désormais au datajournalisme et plus globalement à la « dataviz ».

Le point commun? L’externalisation de l’innovation. Le revers de la médaille? L’impossibilité d’impliquer largement la rédaction dans un processus nouveau, créatif et stimulant. Avec à l’arrivée, une double perte: d’une part l’émulation de projets novateurs, qui permettent de révéler des talents cachés, et l’occasion de réfléchir à l’organisation induite par les nouveaux types de collaboration: transversaux et multidisciplinaires.

Il s’agit pourtant d’un enjeu majeur, apprendre à travailler autrement, en « mode projet », pour créer des formats adaptés au web et aux nouvelles consommations de l’information. C’est d’ailleurs l’objet des « hackathons médias » qui fleurissent opportunément (Medialab Session, Hackdays…).

Autre constat frappant, le décalage entre innovation, nouveaux outils et réalité des usages. Que ce soit dans les rédactions ou du côté des internautes, l’appropriation des formats émergents est beaucoup moins rapide qu’on pourrait le croire. Prenons l’exemple des datavisualisations du Guardian. Elles compilent souvent des centaines de milliers d’infos dans d’improbables schémas complexes et toiles d’araignées de données. Belle démonstration de savoir-faire, mais quel est le bénéfice pour le lecteur? À part pour le sociologue ou le chercheur, quelle est la plus-value? À force d’être en avance ou de vouloir combler un retard, on surcompense, au risque de perdre le contact avec son audience. Les meilleurs formats immersifs ne sont-ils pas les plus simples d’utilisation? Attention à la fuite en avant technologique.

La data, suite…

Parlons un peu « datajournalisme », cette nouvelle vitrine web des rédactions. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que cette pratique est encore de l’ordre de l’anecdotique et qu’elle ne tient que grâce à quelques passionnés de la data (dont on trouve quelques beaux spécimens dans cette communauté Google+). Même dans les grandes rédactions, ce travail reste confiné à des rubriques ou à des blogs, sauf exception, à l’image des Décodeurs. Dans ce service rattaché au monde.fr, on multiplie les collaborations avec les autres services et on fait venir des journalistes et des infographistes extérieurs à l’équipe de base. « En agissant par capillarité, on forme tout ce beau monde aux formats innovants », explique Jérémie Baruch, datajournaliste. Mais, dans le paysage de la presse française, les rédactions sont encore majoritairement « préservées » de cette info contextualisée, augmentée et laborieuse. Et pourquoi? Parce qu’il faut se rendre à l’évidence, les compétences et les moyens nécessaires restent importants. Et comme pour la vidéo, le savoir-faire des pros est nécessaire, ainsi qu’une organisation ad hoc.

On serait même tenté de dire aux patrons de rédactions: « Vous savez, le datajournalisme, c’est encore pire que l’investigation: ça coûte cher, ça prend du temps, les résultats ne sont pas garantis et en plus il faut faire travailler ensemble des profils différents pour adapter la forme au fond… Mais, chut, il ne faut pas leur dire, ils le savent déjà!

Non merci

http://academicats.tumblr.com/

En résumé:
Arrêtons de se leurrer et de surestimer le rôle des nouvelles technos dans les rédactions, nous n’en sommes qu’à l’âge des pionniers et la Frontière reste un rêve lointain… La priorité, ce sont des choix éditoriaux forts, pas des investissements tous azimuts dans des technologies prophétiques. Sauf peut-être, pour se donner bonne conscience. #googleglass

6 - Déménager une énième fois la rédac ... pour favoriser les synergies print - web

Rapprocher les journalistes, les rédactions, les éloigner, créer des postes de « coordinateurs », d’ « ambassadeurs web »… Toute cette gymnastique organisationnelle pratiquée depuis une petite dizaine d’années n’a visiblement pas porté ses fruits. Et pour cause, comment peut-on espérer irriguer de nouvelles parcelles dans un contexte de sècheresse? Comment favoriser l’émergence de nouvelles espèces et de modes artisanaux de production alors que la culture intensive et industrielle est érigée en dogme. Bref, comment peut-on espérer que la greffe du web prenne quand les nouvelles collaborations sont uniquement synonymes de fragmentation des tâches et de charges supplémentaires de travail? Car, la plupart du temps, l’organisation ne change pas, c’est aux journalistes de s’adapter, sans toujours comprendre quelle est l’ambition à l’œuvre, sinon de faire plus avec moins.

La pensée web n’est pas un plugin, une extension que l’on active sur demande.

Mais fondamentalement, l’échec des synergies print – web, au-delà même des problèmes de moyens et de la résistance des journalistes, c’est l’absence d’un projet éditorial fort, identifié et commun à la rédaction. C’est pourtant la seule méthode qui permettrait à chacun de mesurer concrètement l’intérêt de changer ses habitudes et de travailler ensemble.

Malaise de la presse

Voici les propos de la CFDT du Monde, le 7 mai, à propos du conflit qui oppose la direction des rédactions et le reste du journal, notamment concernant la volonté de « redéployer » 57 postes sur le web : « Absence de communication et isolement croissant de la direction, manque de lisibilité de la stratégie, notamment sur le web, désaccords sur la nouvelle formule du quotidien papier […] une direction incapable de donner une orientation claire et mobilisatrice. (…) brutale dans sa gestion humaine (…) explosée, sans cohérence ».

« Absence de communication et isolement croissant de la direction, manque de lisibilité de la stratégie, notamment sur le web, désaccords sur la nouvelle formule du quotidien papier », vitupère la CFDT du Monde évoquant un « calendrier fou », « une direction incapable de donner une orientation claire et mobilisatrice. (…) brutale dans sa gestion humaine (…) explosée, sans cohérence ».
Lire la suite sur http://www.telerama.fr/medias/mais-que-se-passe-t-il-au-monde,112133.php#Wi2botko3H8DmdFw.99
« Absence de communication et isolement croissant de la direction, manque de lisibilité de la stratégie, notamment sur le web, désaccords sur la nouvelle formule du quotidien papier », vitupère la CFDT du Monde évoquant un « calendrier fou », « une direction incapable de donner une orientation claire et mobilisatrice. (…) brutale dans sa gestion humaine (…) explosée, sans cohérence ».
En savoir plus sur http://www.telerama.fr/medias/mais-que-se-passe-t-il-au-monde,112133.php#Wi2botko3H8DmdFw.99
« Absence de communication et isolement croissant de la direction, manque de lisibilité de la stratégie, notamment sur le web, désaccords sur la nouvelle formule du quotidien papier », vitupère la CFDT du Monde évoquant un « calendrier fou », « une direction incapable de donner une orientation claire et mobilisatrice. (…) brutale dans sa gestion humaine (…) explosée, sans cohérence ».
En savoir plus sur http://www.telerama.fr/medias/mais-que-se-passe-t-il-au-monde,112133.php#Wi2botko3H8DmdFw.99

Tant que « le web » ne sera pas un projet de rédaction, tous les efforts seront vains. Une ligne défendue par l’un des sept rédacteurs en chef démissionnaires du Monde, Nabil Wakim, lors d’une conférence à Sciences Po.

Nabil Wakim - lemonde.fr - Nouvelles Pratiques Du Journalisme

Non, l’impératif technologique et la nécessité « d’y être », ne sont pas des raisons suffisantes et mobilisatrices. Malheureusement, en 2014, le web est encore majoritairement perçu comme le berceau du journaliste Shiva, surchargé de travail, qui ne traite que l’info légère et le buzz. Nous subissons aujourd’hui les conséquences de la mauvaise gestion de l’arrivée du web dans les rédactions et de l’absence de vision journalistique.

L’éternelle dichotomie print-web persistera tant que l’on voudra les rapprocher artificiellement, tant que les éditeurs n’auront pas compris que le web est un média en soi, qu’il a ses codes et un ADN propre. Tant que l’on essaiera de transposer les réflexes, les méthodes et l’organisation du print, nous serons voués à faire du surplace.

Qui entend-on parler du web comme d’une formidable opportunité, d’une liberté sans précédent? Comme le lieu de l’approfondissement et du sens, bien au-delà des canevas de la presse écrite? Qui nous donne envie? À l’image des grandes plumes de la presse du début du XXe siècle, qui porte aujourd’hui les valeurs nobles d’un journalisme en ligne expurgées de son encombrante geekitude? Glenn Greenwald? Un peu court, non?

Cette absence de modèle peut aussi être perçue comme une opportunité, celle d’un renouvellement des pratiques, d’une créativité débridée. Après tout, la génération des 30 – 40 ans, la plus active dans la transition numérique et journalistique, s’est construite seule, en prenant des risques et en ouvrant de nouveaux chemins. Il va bien falloir pallier le manque d’inspiration du petit cercle de précurseurs qui a aujourd’hui du mal à se renouveler et qui propose des variantes à faible singularité.

Agilité

http://newscatgif.tumblr.com/

L’état d’esprit de rupture qui a présidé à l’émergence de formats éditoriaux originaux (Rue89, Slate…), s’est semble-t-il évanoui ou du moins s’essouffle. C’est donc sur une nouvelle génération qu’il faut compter pour retrouver de la fraîcheur, de l’envie d’en découdre et de l’enthousiasme éditorial. À l’image des ambitieux fondateurs du projet Ijsberg.

Aujourd’hui, quels sont les médias en ligne qui fonctionnent?

Ceux qui ne font pas des choix tièdes, qui ne calquent pas les schémas du print sur le web, ceux qui ne diluent pas leur ligne éditoriale pour toucher le plus grand nombre.

 « Le modèle économique des médias était centré sur les revenus de la publicité. C’était elle qui importait plus que le lecteur. Les médias n’ont pas développé une approche orientée vers leurs clients et leurs besoins. Les journaux, par exemple, ne se souciaient pas tellement de leur audience.

Dans le contexte actuel, la stratégie d’un média doit d’abord consister à définir un groupe de gens qui ont un intérêt commun en matière religieuse, sur le changement climatique, dans les sciences ou la finance… Ensuite, le média se fixe l’objectif d’informer et de conseiller ce groupe de personnes. »

Alan Murray, président du Pew Research Center

Mediapart, XXI, FTV Info, Le 1, The Guardian, Vice, Quartz, Buzzfeed, Melty, Upworthy (non, ce n’est pas du journalisme, mais ça marche) ont en commun d’avoir une identité forte bâtie sur des choix clairs, très segmentants, visant une audience bien précise, elle-même séduite par des contenus fouillés, narrés et « designés ».

voiture

http://i-justreally-like-cats-okay.tumblr.com/post/73207562830/x

« Ils ne sont pas, comme les autres dans la roue du hamster, contraints pour remplir l’espace, de fournir tous les jours d’autres infos qui chassent les autres, sans perspective, sans suivi, avec peu de contexte, explique de son côté Felix Salmon, ex-Reuters, cité par Eric Scherer. Il n’y a plus de version définitive d’un sujet et deadlines artificielles. Pas besoin de tout réexpliquer à chaque fois, à partir de zéro. Un encadré sur le côté, et le tour est joué ! […] Pas besoin de répliquer stupidement les sujets couverts par d’autres ou d’envoyer des journalistes là où tout le monde va.»

5 - Rechercher le format unique et parfait

La multiplication des supports et la mutation fulgurante des modes de consommation aboutissent à une recherche permanente des formats les plus adaptés. De nouvelles formes qui émergent souvent à la faveur de modes: live, webdoc, participatif, scroll, dataviz… Pendant longtemps, il a fallu « écrire court », à la fois pour le lecteur et pour Google. Aujourd’hui, le nouvel eldorado, c’est le format vidéo de 15 secondes, façon Instagram. Bref, les diktats sont légion, mais les formats qui subsistent sont uniquement ceux qui trouvent leur segment et leur utilité éditoriale.

Heureusement, l’explosion du nombre de supports a fini par remettre en cause toutes les certitudes pour aboutir à une conclusion simple:

Il y a de la place pour n’importe quel format pourvu qu’il s’adresse à un internaute bien identifié, dans une temporalité déterminée et sur un support particulier.

Il n’y a donc pas de mauvais formats, il n’y a que de mauvais ciblages! On le sait désormais grâce aux analyses de trafic multisupport, les formats longs, les infos approfondies ont du succès, mais plutôt le soir ou le weekend sur tablette (Rue89 week-end). Tandis que le matin, dans le tram, le métro, le train… c’est plutôt une info concise ou des résumés de l’actu qui séduisent.

L’offre New York Time Now l’a bien compris en proposant des contenus synthétiques adaptés aux appareils mobiles à un prix adapté, sans pour autant rogner sur la qualité des infos et l’expérience du lecteur. « NYT Now va donner aux lecteurs un panorama quotidien de ce qu’ils doivent savoir sur la marche du monde, matin et soir », explique Mark Thompson, le président du New York Times.

livreur

http://justgif.com/156495/throwing-newspapers-is-tough?id=156495

Ce changement de paradigme (multisupports + temporalités) entraîne une approche renouvelée. C’est à nous, journalistes, éditeurs, de faire en sorte que nos contenus parviennent au bon moment et dans le bon format au lecteur-consommateur. Face à l’accélération de la circulation de l’information et aux nouvelles offres mobiles, déplier son journal dans le métro ou sur une table de petit déjeuner trop étroite pour lire en diagonale l’actu de la veille n’a plus beaucoup de sens. Sauf, bien sûr, pour y découvrir des contenus ou des traitements vraiment singuliers.

La religion des formats se transforme en athéisme pragmatique voué à l’info. Avec la baisse continue de la diffusion, le « service au lecteur » n’est plus un tabou. Tout comme une approche ludique de l’info sérieuse est désormais concevable. A l’image du web 2.0 qui a forcé les médias à interagir avec son audience, la transition numérique contraint la presse à écouter et accompagner le lecteur dans ses usages. Une nouvelle fois, la verticalité des échanges se transforme pour faire place à une relation plus horizontale.

Alan Murray

Dans une interview accordée à La Croix, Alan Murray, ancien rédacteur en chef du WSJ et président du Pew Research Center depuis novembre 2012, résume les enjeux actuels?: « Le défi est de donner aux lecteurs, aux auditeurs, aux téléspectateurs, aux internautes, quelque chose d’unique, qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Quand ils savent qu’ils peuvent obtenir ces informations uniques, ils sont tout à fait disposés à payer« .

 En résumé:

Le succès des contenus – courts, longs, graphiques ou interactifs – dépend surtout du contexte de lecture et de la qualité, avec une prime à la surprise et à la clarté. Ce qui est sûr, c’est que notre boîte à outils n’a jamais été aussi fournie pour affronter l’explosion des nouveaux modes de consommation de l’information.

4 - Fermer les yeux sur le malaise dans les rédactions ... et tout miser sur la jeunesse.

Lorsque je discute de la stratégie web de leur média avec des confrères journalistes, c’est souvent l’exaspération et l’incompréhension qui dominent. Le bon sens, la pertinence des choix éditoriaux, la répartition des moyens dans la rédaction, la négation des spécificités du web, la prédominance des choix commerciaux expurgés de toute velléité éditoriale… l’incompréhension est à son comble.

Et même Le Monde, qui fait pourtant partie des entreprises de presse les plus dynamiques, a vu 7 de ses rédacteurs en chef démissionner en bloc. « C’est l’absence de communication entre la rédaction en chef et les chefs de service d’un côté, chevilles ouvrières du journal, et la direction des rédactions de l’autre, qui pose problème », explique Isabelle Hanne sur le site de Libé. La transition numérique pose problème, pas sur le principe, mais sur la manière dont la direction la pilote.

Un constat récurrent et inquiétant qui dépasse largement les déprimes passagères ou les frustrations ponctuelles.

Journaliste Shiva?

@ClassicPics

Et je ne parle même pas des conditions de travail dans une grande partie des rédactions web (faible effectif, objectif de clics…) qui contrastent avec les performances et les espoirs stratégiques placés dans le numérique. Comment ne pas évoquer ces freelances qui se forment aux outils multimédias pour enrichir intelligemment leurs livraisons print et qui reçoivent des fins de non-recevoir parce que les grilles de piges ne sont pas adaptées? Parce que personne ne veut donner un prix à une dataviz, une image interactive, une vidéo ou un diaporama sonore?

L’envie et le savoir-faire sont présents, mais absolument pas encouragés, voire méprisés. Pourtant, se former, appréhender les nouveaux outils et s’exercer représentent un investissement considérable pour cette catégorie fragilisée de journalistes. Un paradoxe de plus et un contraste perturbant avec les discours des entreprises de presse « unies comme un seul homme pour embrasser la transition numérique ».

Écoeurement, pression, découragement… Les personnes qui ont le journalisme chevillé au corps et qui sont suffisamment masos pour essayer d’en vivre sont-elles si nombreuses que l’on peut se permettre de les traiter avec dédain ou mépris?

Virer les « vieux » et chercher la perle rare ailleurs

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http://riri-lee.tumblr.com/post/53694181888/idiot-cat

Parallèlement, la presse se déleste de ses journalistes qui ont le plus d’expérience parce qu’ils coûtent cher et qu’il s’agit donc d’une cible de choix lors d’un plan de licenciements. À l’heure où le besoin de contexte et d’analyse est prépondérant, le rôle des plus expérimentés devrait être valorisé. Au lieu de cela, ils sont les premières victimes des purges digitales parce qu’ « inadaptés ». Une erreur, évidemment. Le web, ce n’est pas une question de jeunisme, mais de collaboration intelligente.

On préfère embaucher des jeunes, multicasquettes, qui ne coûtent pas cher et qui sont capables d’alimenter des sites, de faire des infographies dynamiques et d’être community manager en même temps. Ce type de profil est évidemment précieux. Ce sont même ces journalistes, fraîchement diplômés, qui pourront faire évoluer les pratiques de l’intérieur. Pourtant, il s’agit surtout de compétences techniques et généralistes qui répondent à une vision à court terme, et certainement pas au besoin de spécialisation et de singularisation de l’information. Enfin, il y a fort à parier que ces profils s’ennuieront rapidement et quitteront le navire au bout d’un ou deux ans.

L’espoir d’un journalisme Shiva s’est d’ailleurs déplacé du terrain vers le web: SEO, réseaux sociaux, code… C’est la vision défendue par Alice Antheaume, responsable de l’école de journalisme de Sciences Po Paris, et détaillée dans cet article de Jérémie Poiroux. On y parle beaucoup de savoir-faire technique, de compréhension des réseaux sociaux… mais trop peu d’infos, d’expertise thématique, d’envie et de personnalité.

En tout cas, le mot d’ordre est de chercher la perle rare en dehors de sa rédaction… Un symptôme, s’il en est, de la difficulté de se réformer de l’intérieur et de détecter les bonnes ressources au sein des équipes existantes.

Talents en interne

http://newscatgif.tumblr.com/post/64313668593/ona13-panel-questions

Pourtant, chercher les talents dont a besoin en interne comporte de nombreux avantages: connaissance des rouages de la rédaction, des outils de publication, du terrain, valorisation des profils méritants… Parfois, certains journalistes  » bidouilleurs « , les premiers à avoir expérimenté en ligne, sont nommés « évangélisateur » ou « coordinateur web ». Une démarche encourageante qui ne doit pas faire oublier qu’un soutien inconditionnel est nécessaire à leur mission. Il est possible de réaliser de nombreux projets et d’entraîner avec soi d’autres journalistes, mais si le web ne devient pas un projet de rédaction et que les cadres intermédiaires n’en sont pas partie prenante, alors le travail et l’ambition ne seront jamais plus forts que l’inertie du collectif.

La fuite des cerveaux

L’avenir est-il au découragement et au déménagement? Un vaste mouvement de reconversion des journalistes est déjà à l’œuvre aux États unis, comme l’explique J.D. Lasica sur la plateforme medium.com: « Les journalistes ont commencé à déménager avec leurs compétences en storytelling dans le monde de l’entreprise, et particulièrement dans les entreprises des nouvelles technologies ».

« Companies are snapping up journalists left and right. Today every company is a media company?—?and who better to tell these companies’ stories than journalists trained in the art of storytelling? [..] But the new new thing is for journalists to bring their mad skills, if not their rigorous craft, to what’s known as content marketing, sometimes called “brand journalism.

Le bureau new-yorkais du pure player économique Quartz compte ainsi une vingtaine d’employés, pour la plupart issus de grands quotidiens économiques : The Wall Street Journal, The Economist ou du New York Times . Et tout récemment, Michael Isikoff, journaliste d’investigation à NBC News, a été débauché par Yahoo! pour piloter son service chargé des enquêtes.

 En résumé:

Les entreprises de presse ont-elles encore des arguments pour retenir les plus téméraires et pour attirer les jeunes talents de plus en plus séduits par le dynamisme des start-ups et des projets transversaux? Si le web a ouvert d’immenses espaces de liberté, la presse, elle, commence à peine à desserrer son corset et à laisser s’exprimer les profils les plus connectés. Un signe d’ouverture timide qui n’est pas à la hauteur de l’enthousiasme à l’œuvre dans le monde de l’entrepreneuriat et de la soif des hordes de journalistes désormais configurés pour le web.

3 - Voir le journalisme comme un problème de coût ... et le paywall comme LA solution.

Cité par Aude Carasco, dans un article de La Croix intitulé « Ils investissent encore dans la presse », Pascal Chevalier fait le constat suivant : « La presse n’a pas un problème de coût, mais de revenus. Elle devient rentable si elle n’a plus qu’une structure de coût (la production de contenus) et plusieurs structures de revenus (papier, numérique, mobile, commercial, événements…). » Et il poursuit en plaidant pour une collaboration rapprochée entre régies publicitaires, annonceurs et rédactions.

Celui qui a repris l’an dernier Marie France et les magazines de Springer (Télé Magazine), et huit des dix titres vendus par Lagardère, pointe la lente prise de conscience à l’oeuvre dans la diversification des revenus.

Trio BNP
Mathieu Pigasse - Pierre Berger - Xavier Niel

Thomas Samson/AFP

Alors que les propriétaires des médias creusent leur propre tombe et ont une vision pessimiste de l’avenir, des investisseurs extérieurs, eux, voient loin. C’est le cas du trio Berger – Niel – Pigasse (BNP) qui n’a pas renoncé à la presse, bien au contraire : « Nous ne sommes qu’au début de notre association. Notre souhait est d’investir dans les médias porteurs de sens et d’engagement », explique Matthieu Pigasse dans le Journal du Dimanche.

Selon Aude Carasco, journaliste à La Croix, « les trois hommes veulent bien financer un titre pour lui permettre d’exister, d’avoir une influence et de se développer, mais pas à perte. D’où une mutation accélérée du Monde vers le numérique avec des réaffectations de postes « .

La valeur d’un média?

Y aurait-il un problème pour mesurer la « valeur » d’un média ou d’une entreprise de presse? C’est en tout cas ce qu’on pourrait en conclure face à cette philosophie dominante: « qu’est-ce qu’ils coûtent chers ces journalistes, en temps et en salaire! Le web est une bonne occasion de rationaliser tout ça ».

Quant à l’indicateur star pour démontrer que la bascule numérique fonctionne, c’est l’évolution des abonnements numériques. Un moyen facile d’annoncer des progressions records et une croissance fulgurante du nombre d’abonnés puisque la plupart des offres viennent juste de voir le jour! À grand renfort de campagnes publicitaires ou de ventes couplées abonnement + tablettes offertes, les chiffres grimpent vite.

Une fois le coup de com’ réussi et le nombre critique d’abonnés atteint, la rédaction se retrouve avec des moyens souvent inversement proportionnels à la grandiloquence des discours stratégiques préparatoires. On économise d’un côté, en restructurant, mais bizarrement l’argent tend à s’évaporer avant d’atteindre les rédactions. Surtout quand la majorité des moyens alloués à la transition numérique a été goulûment avalée par le développement des nouveaux supports. Il ne reste en général plus grand-chose pour financer les ambitions éditoriales annoncées.

« Mais promis, faites-nous confiance, notre info sera encore plus meilleure qu’avant ». Posons une question naïve: répondre à la désaffection et à la perte de confiance des lecteurs en sabrant dans les effectifs et en négligeant la qualité des contenus, n’est-ce pas se tirer une balle dans le pied et hypothéquer des revenus potentiels?

Enfin, notons qu’étrangement, on entend plus souvent parler du poids salarial que des frais engendrés par l’entretien et la réparation des rotatives, alors qu’il faut parfois plusieurs centaines de milliers d’euros pour changer une pièce… Au fait, c’est quoi le budget d’une rédaction web sur un an?

Le cas du paywall

Dans le même ordre d’idée, évoquons rapidement le paywall, cette magnifique occasion de revoir la fabrique de l’information, la valeur des contenus et plus généralement la ligne éditoriale. Mais, mais, mais… quand un quotidien, comme Sud-Ouest annonce qu’il passe « au payant », mais qu’en même temps le groupe supprime 180 postes, dont ceux de 42 journalistes, comment, dès lors, prétendre créer des contenus dont la qualité et la singularité justifieraient un paiement? Surtout quand les conditions de travail ne cessent de se dégrader, que le moral des journalistes est à zéro et qu’il devient impossible de faire plus avec moins.

Un beau paquet cadeau avec un gros noeud rouge et une belle campagne (« Nous prenons le virage numérique ») ne suffira sans doute pas à créer un sentiment d’appartenance et d’engagement chez les lecteurs…

 En résumé:

Finalement, ce n’est pas tant la qualité éditoriale que l’on fait payer au lecteur, mais l’accessibilité sur tous les supports. C’est une facture pour service technique rendu: mode Zen, moins de pub…. « Nous sommes disponibles sur mobile? Et vous allez payer pour ça ». Et sinon, qu’est-ce qui est prévu en termes d’info? Des actualités exclusives et des nouveaux formats? Ah bon, vraiment, des actus et des exclus qu’on ne retrouvera pas dans les pages de l’édition papier?

Après avoir exploité le filon des restructurations, pensons peut-être à la diversification des ressources comme le font déjà, depuis un bail, les pure players. Diversifier oui, mais sans « auxiliariser » l’info.

2 - Ne pas vouloir se vivre comme une marque

La Une de Libération, datée du 8 – 9 février, restera dans l’histoire de la presse comme l’ultime soubresaut maladroit d’une presse qui rechigne encore à se redéfinir face la transition numérique. Les auteurs de cette Une se sont depuis justifiés en expliquant qu’ils auraient sans doute dû écrire « Nous sommes des journalistes, pas… ». Trop tard, le débat était symboliquement posé et l’heure semble toujours à la défense du statu quo. La marque, le client, le marketing, les réseaux sociaux… sont encore des mots tabous dans la presse. À l’heure des « native advertising », ces publicités qui prennent la forme de contenus éditoriaux, la vigilance est naturellement de mise sur le respect des frontières entre journalisme et contenus sponsorisés.

Ce serait pourtant une erreur de refuser l’évidence dont les réseaux sociaux nous abreuvent chaque jour: le succès de la personnalisation, de l’incarnation de l’info et d’une relation (presque) horizontale. Oui, le « personal branding » est un formidable vecteur pour toucher des communautés éloignées des audiences traditionnelles des médias.

faismoidubien

http://dailycatgif.com/post/54343901062/oh-my-this-is-purrfect

Oui, se penser comme une marque permet d’appréhender les exigences de la diffusion et de la fabrique de l’info. Une pensée transversale permet de donner au lecteur toute sa place en le considérant comme un récepteur en situation, et non comme un lecteur captif et grégaire. Comprendre comment se comportent les « followers », c’est faire l’expérience de la complexité et de l’effort. Car oui, un effort est nécessaire, au-delà de la réalisation du sujet. Il faut d’ailleurs souvent commencer par la fin pour savoir sous quel format, sur quel support et quand l’article sera diffusé, afin d’en tirer le meilleur parti.

Ce refus de la « marque » est d’autant plus surprenant de la part de journalistes qui travaillent pour de grands médias, autant d’entreprises qui capitalisent sur leur réputation, leur histoire et leur « image de marque ».

Les « dissidents » issus de la presse traditionnelle l’ont d’ailleurs bien compris en bâtissant leur nouveau média sur leur propre nom: Edwy Plenel (Le Monde), Eric Fottorino (Le Monde), Patrick De Saint Exupéry (Le Figaro), Pierre Omidyar (Ebay), Glenn Greenwald (NYT), Nate Silver (NYT), Ezra Klein (Washington Post)…

Et remarquons au passage que les principaux pure players appartiennent aux grands groupes: HuffpostLe Monde, Rue89NouvelObs.

Remarquons également que la plupart des propositions éditoriales innovantes se vivent comme des marques, les Décodeurs du monde.fr et Le Scan du Figaro en tête. Design, contenus, communication… le service de factchecking se fait média et attire sa propre audience qui n’est pas tout à fait celle de la maison-mère. Il s’agit d’une stratégie de segmentation des contenus visant à étoffer l’identité du média, tout en sanctuarisant l’offre historique.

Costando Estrela

Costando Estrela

Une stratégie sur laquelle se fonde aussi les « sites verticaux », ces sites monothématiques dotés d’une empreinte éditoriale forte avec les points communs suivants: plus de proximité, d’interaction, de transparence, de spécialisation, de différenciation et un effort permanent et quotidien pour démontrer « pourquoi » ils méritent l’attention du lecteur. Avec le web, finie la profession de foi définitive, une fois pour toutes, placée en Une du journal: « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur.« 

 En résumé:

Se vivre comme une marque, c’est se battre pour vendre et diffuser son info, pour exister en prouvant sans cesse sa valeur, sa singularité et le service apporté au lecteur. Et le meilleur ambassadeur du contenu, c’est le journaliste lui-même. Une chance et un sacerdoce.

1 - Laisser la place vacante ... et faire la course à la demande

Give me five!

http://ryrytings.tumblr.com/

Et voilà, vous êtes courageusement arrivé à la question centrale de ce top 10, bravo et merci: faut-il opposer « journalisme de l’offre » au « journalisme de la demande »?

Répondre par l’affirmative reviendrait à céder à la facilité et surtout à contredire mon plaidoyer pour cette interaction salutaire entre le journaliste, l’audience et son environnement. C’est un fait, le journaliste web doit connaître son audience et savoir quelles sont ses attentes. Mais il n’est pas pour autant voué à devenir un passe-plat 2.0 au service des contenus mainstream. Non, le journaliste ne doit pas être une girouette tournant au gré des modes fulgurantes du web.

Oser déplaire, vouloir déranger, interroger et remettre en cause le monde qui nous entoure me paraît un idéal bien plus ambitieux que de détecter des buzz naissants pour faire tourner les compteurs des réseaux sociaux, en pensant aux annonceurs et à leurs « native advertising » et autres contenus sponsorisés.

Il y a en tout cas un choix à faire, un choix pressant, urgent, visant à défendre nos convictions éditoriales. Perdre son identité est une menace réelle lorsqu’on cherche à coller à tout prix à la demande, cette pression permanente qui formate et consacre le journalisme de confirmation. Il s’agit donc d’une question de choix entre la facilité de se laisser porter ou, au contraire, de se faire violence en remettant quotidiennement en cause le monde tel qu’il va.

Les assauts du buzz ont déjà fracturé la frontière symbolique entre info et divertissement. La majorité des médias cèdent désormais massivement à l’infotainment et au suivisme qui rapportent beaucoup plus en termes de visibilité.

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http://bibiantheamphibian.tumblr.com/post/47632693030

Il faut pourtant dépasser ce triste constat et chercher des modèles économiques qui récompensent la qualité, la plus-value et les choix éditoriaux à contre-courant. À nous également de trouver ces formats engageants, vivants et ludiques pour le lecteur. À nous de rendre service à l’audience en décryptant et en apportant l’info de qualité sur le bon support au bon moment. Et oui, si un sujet est chiant, c’est de notre faute. « Faire moins chiant, objectif numéro 1 du journalisme« , explique Éric Scherer sur son site.

« Vegetables can be cooked poorly. But they can also be roasted to perfection with a drizzle of olive oil and hint of sea salt. It’s our job to experiment with all kinds of preparations« .

Quel type de journaliste êtes-vous? Pour quel média voulez-vous travailler?

Qu’est-ce qui fait que je suis journaliste, reporter, rubricard, blogueur et pas copywriter ou community manager? Quelle est la place de chacun dans la chaîne de l’info?

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http://alxbngala.tumblr.com/post/49321439396

Les médias devront aussi faire des choix, au risque de ne contenter personne s’ils s’abstiennent. L’avenir est dans l’offre, le contenu, la singularité. Espérons que la transition technique vers le digital va bientôt cesser de monopoliser toutes les intentions pour laisser un peu de place aux projets éditoriaux, histoire qu’enfin on puisse prendre au sérieux les internautes en leur proposant des contenus à la hauteur.

Chacun doit tracer sa voie sans pour autant vouloir copier le NYT ou le Guardian. Et c’est déjà ce que font les nouveaux médias qui développent de vrais projets de rédaction et qui instaurent des contrats de lecture: Mediapart, Vox media, The Intercept, De Correspondant.nl, Quartz, Pro-Publica, Le Gorafi, La Presse+, Ijsberg, Hexagones, Pressformore… Certains misent même sur des « sujets verticaux » en consacrant des sites à des thématiques ou des phénomènes de sociétés émergents comme The Cannabist (épinglé par Damien Van Achter lors d’un chat du laboratoire de TV5 ).

Restons dans une vision ouverte et non discriminante, travaillons ensemble, tous profils confondus, comme nous y invitent avec force et simplicité les fondateurs de Journalism++, Pierre Romera et Nicolas Kayzer-Brill. Journalism++ est une plateforme qui propose des outils et un savoir-faire dans le traitement des données.

A leurs débuts, ils ont frappé à la porte des grandes rédactions parisiennes pour proposer leurs services et bâtir de nouveaux formats, en vain. Jugés trop jeunes et trop aventureux, et n’ayant pas la possibilité de travailler ensemble, ils ont finalement décidé de créer leur plateforme, leurs outils et leur méthode de travail pour se mettre au service de projets journalistiques respectant un cadre éthique strict.

Pierre Romera l’explique lors d’une émission de l’Atelier des médias: « travailler dans une rédaction, c’est une manière parmi d’autres de donner de la valeur à l’information. C’est aussi du journalisme « . Combien de temps encore les grands médias resteront persuadés qu’ils ont encore le monopole de l’info et des pratiques journalistiques?

Autre élément intéressant, Pierre Romera et Nicolas Kaizer-Brill ne poussent pas les journalistes à devenir à tout prix des codeurs, ils préfèrent former des codeurs à travailler avec des journalistes. Une démarche saine qui permet à chacun de rester dans son domaine de compétences, celui où chacun pourra fournir le meilleur de lui-même.

Laisser la chaise vide… et snober les journalistes entrepreneurs

La presse a déjà fait le coup avec le marché des petites annonces, il n’aura fallu que quelques années pour que des entrepreneurs exploitent le filon pour bâtir des sites devenus incontournables dans le domaine de l’immobilier et de la vente de particulier à particulier.

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Tous les terrains que les médias délaissent ou négligent, notamment la data, sont déjà en train d’alimenter l’économie de demain et la croissance de nombreuses start-ups ambitieuses. Le sport amateur est un très bon exemple: les millions d’affiliés trouvent de moins en moins d’infos dans les pages des journaux locaux ou régionaux. Pendant ce temps, des journalistes entrepreneurs travaillent déjà sur des sites spécialisés qui feront la part belle au traitement et à l’analyse des données du sport amateur.

L’inertie de la presse face aux mutations a contribué à la ringardiser un peu plus encore. Pire, la réponse à l’accélération technologique et au changement des consommations de l’info a principalement consisté à diluer l’identité et les choix éditoriaux. Non contente de se tirer une balle dans le pied, la presse a également entraîné un discrédit sur le métier de journaliste. Lors d’une intervention dans le cadre du Festival international du journalisme de Pérouse en Italie, Eric Scherer disait ceci: « Le prochain défi que doivent relever les médias n’est plus d’attirer l’attention. Mais d’obtenir la confiance. »

Conclusion provisoire:

Boule de cristal
 « Nous croyons que le journalisme s’est échappé des rédactions », expliquent les fondateurs de Journalism++.

Une conviction que je partage. Seul l’instinct de survie des plus passionnés semble aujourd’hui capable de remettre l’ambition éditoriale et le décloisonnement des formats au centre des métiers de l’info. Et ce qui, quelques années auparavant, n’était qu’une question ouverte est aujourd’hui une certitude: les rédactions web des grandes entreprises de presse ne sont pour l’instant plus les meilleurs endroits pour faire du journalisme.

Nicolas Becquet

The end

http://giphy.com/gifs/13VjIob4b54ABG

PS: Merci à Chisato Goya pour sa précieuse relecture et à Laurence Dierickx pour les débugages de la tuyauterie WordPress!

  Comments ( 20 )

  1. Merci pour cette mise au point. Cet article redonnera la pêche à bon nombre de porteurs de projets.

    Quelque chose monte des entrailles du web !

  2. […] Parce que la rigueur et l'innovation sauveront le journalisme C’est décidé, désormais j’applique les remèdes miracles censés sauver la presse en ligne. Puisque Buzzfeed et Melty sont officiellement devenus des « sites d’info », et donc des exemples à suivre, je m’incline et je pars à la chasse aux clics à m’en faire péter le serveur !  […]